CHAMANISME

 

  

La forêt amazonienne, nouveau Katmandou ?

Le Monde - M Blogs - Julia Mourri (Monde Académie)  04/11/2013. De plus en plus de touristes occidentaux s'y précipitent pour boire une décoction à base d’ayahuasca, une plante aux effets hallucinogènes. Non sans risque.

A Mairiporã, petite ville sur les hauteurs de São Paulo (Brésil), « Maître Almir » a célébré le 14 septembre un mariage particulier. Il est le guide spirituel de l’« Union du Végétal », un mouvement religieux originaire de l’Amazonie brésilienne au cœur duquel l’ayahuasca, une liane à la base d’un thé aux effets psychoactifs puissants, occupe une place essentielle.

« Le Végétal, comme nous appelons le thé Hoasca, facilite notre concentration mentale, explique Maître Almir. Nous le considérons comme un Sacrement, bien plus qu’une substance hallucinogène. Il nous permet d’entrer en connexion avec le Divin. » Malgré les effets vomitifs de la plante, les jeunes mariés et autres fidèles de l’Union du Végétal se doivent de boire le thé sacré lors de la soirée de noces.

Traditionnellement utilisé dans les rites des populations indigènes d’Amazonie depuis plus de 4 000 ans, l’ayahuasca permet aux « chamanes » ou guérisseurs, également appelés maîtres, d’entrer en transe dans un but divinatoire ou à des fins thérapeutiques (…)

Pourquoi un tel engouement pour l’ayahuasca? « Les propagateurs de la foi chamanique ont joué un rôle essentiel dans la popularité de cette liane», nous explique l’anthropologue et ethnologue Jean-Loup Amselle, auteur de Psychotropiques, la fièvre de l’ayahuasca en forêt amazonienne (Albin Michel, 2013). Parmi eux, figurent des cinéastes comme le réalisateur français d'origine néerlandaise Jan Kounen, avec son film Blueberry, l’expérience secrète, et son documentaire D’autres mondes, sortis en 2004 (…)

Un tourisme important au Pérou

Aujourd'hui, la liane contribue au développement d'un tourisme occidental de masse dans certaines régions sud-américaines. Le phénomène est particulièrement net en Amazonie péruvienne « où une véritable filière économique s’est créée en quelques années », relève Jean-Loup Amselle. Là-bas, pas de traitement personnalisé, mais des campements qui se multiplient dans la jungle, à proximité de villes comme Iquitos et Pucallpa. Les prix varient de 50 à 150 euros la cérémonie, les réservations se font en ligne ou par téléphone.

Sur le site Internet du centre Anaconda Cosmica (www.anacondacosmica.net), créé par Guillermo Arevalo, des séjours pouvant durer jusqu’à plusieurs mois sont proposés. Outre la prise d’ayahuasca, ils incluent la nourriture, la lessive, la connexion Wi-Fi, des massages… Le campement, sur l’île d’Iquitos, est entouré de gardes. « Dans ces lieux, la faune et la flore amazonienne sont mises en scène, mais la proximité avec les villes permet aux touristes de bénéficier d’un confort et d’une sécurité qui les rassurent », estime M. Amselle. Les guides touristiques, hôteliers et chauffeurs de mototaxis jouent les « rabatteurs » pour le compte des chamanes. Y compris de chamanes étrangers, qui ont fondé leur entreprise pour profiter de ce marché en essor...

L’ayahuasca en Europe

Depuis peu, l’ayahuasca s’exporte en Europe, en particulier en Espagne, au Portugal, aux Pays-Bas et en Belgique. En 2005, la liane a été classée en France au registre des stupéfiants par les autorités sanitaires françaises. Les fidèles de mouvements religieux comme le Santo Daime ou l’Union du Végétal résidant en France se rendent alors dans les pays voisins comme la Suisse, où sa consommation reste légale.

Ana Maria Peirera, d'origine brésilienne et installée à Lyon depuis mars 2011, va ainsi une fois par mois à Genève retrouver les membres de l'Union du Végétal. « De la même manière qu'au Brésil et aux États-Unis, où l'UDV est une société religieuse reconnue, nous avons nos rituels et nos activités sociales », explique Ana. Aux cérémonies se retrouvent des Brésiliens, venus d'un peu partout en Europe, mais aussi des Suisses, des Allemands, des Italiens et des Français. « Notre religion progresse lentement mais sûrement en Europe», ajoute Ana, confiante que l'ayahuasca sera bientôt légalisée en France. Ce n'est pas gagné. «L'usage au titre d’objet de culte ne remet pas en question l'interdiction de sa consommation», affirme l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé.

http://mondeacinter.blog.lemonde.fr/2013/11/04/la-foret-amazonienne-nouveau-katmandou/

 

L'ayahuasca, une affaire juteuse

Le Monde - 26.11.2013 - Julia Mourri   « TOURS CHAMANIQUES »

Des chamans étrangers, pour la plupart originaires des Etats-Unis, ont fondé une entreprise pour profiter de ce marché en essor. L'Américain Hamilton Souther, qui a fondé de Blue Morpho en 2002, propose des « tours chamaniques » d'une semaine pour 1 660 euros. Une affaire rentable, compte tenu de la disponibilité de la liane, qui existe en grande quantité dans la forêt amazonienne, et des salaires relativement faibles des locaux. Les guides touristiques, hôteliers et chauffeurs de mototaxi jouent les rabatteurs. «Des amis avec qui je voyageais au Pérou ont eu l'idée de m'offrir un trip à l'ayahuasca pour mes 25 ans», témoigne Caroline, qui tient à garder l'anonymat. C'est son guide qui lui donne le contact du « meilleur chaman d'Amazonie ». Ce jour-là, ils sont dix-huit, dans le campement d'Iquitos, à goûter au breuvage : «Le chaman a entonné des chants psychédéliques en nous tapant sur la tête. Puis j'ai commencé à vomir. C'était horrible !»  Depuis peu, l'ayahuasca s'exporte en Europe par le biais de mouvements religieux comme le Santo Daime. Mais « l'usage au titre d'objet de culte ne remet pas en question l'interdiction de sa consommation », affirme l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé.

http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/11/26/l-ayahuasca-une-affaire-juteuse_3520314_3234.html

 

La liane des morts

Le Soir - 16-17/11/2013-ALEJANDRA MEJIA (st.) - Venu d’Amérique et d’Afrique, le chamanisme est de plus en plus en vogue en Europe. Un refuge contre la déprime?

Un silence étourdissant s’écrase sur cette maison ancienne qui trône dans la campagne, près de Wavre (Belgique)... Dans la cour intérieure, la jeune Iris attise le feu à l’aide d’une pelle avant de poser des fleurs autour d’une tortue sculptée dans la terre, symbole des êtres vivants.

«Je suis l’esclave de la chamane, plaisante-t-elle. J’adore l’assister et pouvoir ainsi contribuer à la guérison de toutes les personnes en détresse qui s’adressent à nous. En guérissant les autres, je me guéris moi-même», insiste la jeune femme. Aujourd’hui, les deux Sud-Américaines se sont réveillées de bonne heure pour préparer le Temascal, le rituel final de purification. «Nous portons en nous tous les maux commis et subis par nos ancêtres, sans oublier nos propres souffrances. On dit qu’une fois atteinte, la purification s’étend à sept générations avant et après nous, explique Rosa. Ça vaut la peine… Mon fils sera guéri», murmure-t-elle en admirant le feu.

Le Temascal, comme bien d’autres rites chamaniques, est pratiqué depuis des millénaires par les peuplades indigènes de la Haute Amazonie. L’engouement des Européens pour les voyages touristiques en Amérique latine, notamment au Brésil et au Pérou, a ouvert les portes de l’Europe aux rituels chamaniques…Une dizaine de femmes surgissent de la maison accompagnées par une dame aux cheveux d’un noir profond. C’est Isabela, une aide-soignante équatorienne, chamane à ses heures perdues. Iris et Rosa enlèvent des bâches couvrant un abri improvisé, dont la forme en dôme symbolise le ventre maternel. Les traits creusés par la fatigue et tremblantes de froid, les nouvelles venues se déshabillent, gardant seulement un tissu léger couvrant leurs poitrines.

C’est le troisième jour que ces femmes – dont des Belges, des Françaises et des Hollandaises – séjournent dans cette maison. Moyennant une somme de 220 euros pour tout le week-end, elles ont suivi le rituel ancestral de l’ayahuasca. L’ayahuasca, ou «liane des morts» en langue quechua, est une plante rampante qui pousse dans les forêts amazoniennes. Considérée par les indigènes comme une plante sacrée aux pouvoirs intarissables, sa concoction est préparée soigneusement avec d’autres plantes qui activent ses effets psychotropes, dont la Chakruna.

Les adeptes de la secte «Santo Daime», culte christiano-chamanique d’origine brésilienne présent en Belgique, prônent la consommation de l’ayahuasca dans ce qu’ils appellent «la doctrine de la forêt». Le but étant d’atteindre «l’expansion bénéfique de la conscience». Les mouvements new age ou néo-chamaniques, les cultes syncrétiques et même les sectes ont récupéré ce breuvage à base de cette plante à des fins diverses; dont touristiques, médicinales et récréatives.

Celui-ci peut provoquer des nausées, suivies de vomissements et de la diarrhée. Ce qui permettrait aux «patients» de nettoyer leurs corps des toxines et maux spirituels qui les rongent. «L’ayahuasca est la clé qui ouvre la porte de l’inconscient et de l’entendement. La sagesse de l’origine du monde se trouve dans la mémoire de cette liane», assure Rosa. Mais attention, elle est contre-indiquée aux personnes souffrant de problèmes cardiaques, d’hypertension, ou se trouvant sous l’effet de certains médicaments antidépressifs.

À l’ordre de la chamane, les dix femmes s’agenouillent, embrassent la terre et entrent une après l’autre dans l’abri. «Personne ne sortira de ce ventre jusqu’à la fin du rituel!», prévient Isabela. C’est ainsi que commence le rituel du Temascal, qui sera rythmé pendant presque trois heures par des chants et des prières… Au milieu de l’abri, Isabela invoque avec panache les forces masculines et féminines de l’univers tout entier.

Les femmes, désormais nues, s’approchent du milieu pour mieux s’exposer à «la vapeur sacrée», aux arômes envoûtants. Iris chante, de cette cadence qui est la sienne, Rosa l’accompagne au rythme d’un tambour. Ensuite, elles fouettent sans cesse leur corps avec des rameaux d’orties, sacrées elles aussi. Le tabac, censé augmenter le pouvoir des prières, est fumé avec ferveur par chacune d’entre elles.

«Maintenant, vous allez prier pour vous-mêmes à voix haute. Je veux vous entendre!», exhorte Isabela. Dehors, les braises crépitent, livrant une bataille contre la pluie menaçante. «Aide-moi à trouver l’amour», «qu’il me pardonne», «je veux oublier», «guéris-moi», «un travail!», «donne-moi un enfant»; peut-on entendre dans une rumeur confuse et croissante.

Puis, le silence. Une dernière prière s’ensuit. Le cœur soulagé, le sourire aux lèvres; les nouvelle-nées embrassent à nouveau la terre et partent s’abriter dans la maison... «Elles sont venues chercher les réponses que leur société ne leur apporte pas. Des sociétés qui ont dépouillé la nature de son pouvoir et ses mystères, explique Isabela…

 


Plantes psychotropes et rituels religieux : le point

SecuNews  14/11/2013L’ayahuasca et l’iboga sont les plantes les plus couramment utilisées pour qui souhaite ressentir «le divin», se redécouvrir, communiquer avec le monde invisible. L’ayahuasca désigne à la fois une liane et une décoction. Celle-ci est préparée par cuisson ou macération de cette liane avec ajout d’autres plantes. Parmi celles-ci, une plante dont le principe actif est la diméthyltryptamine (DMT) aux propriétés hallucinogènes. L’iboga quant à elle est une préparation à base d’écorce de racines d’un arbuste, la tabernanthe iboga que l’on retrouve en Afrique de l’Ouest (…)

Les conséquences ...

L’ingestion de ces préparations peut entraîner nombre d’effets secondaires : élévation de la pression artérielle, augmentation de la fréquence cardiaque/respiratoire, hausse de la température corporelle, nausées, vomissements, problèmes de coordination motrice, tremblements, sueurs, anxiété, panique, etc., jusqu’à des états psychotiques prolongés. Le tout sous couvert de purification, de développement personnel, de guérison. Par ailleurs, certaines personnes sont sujettes à des réorientations existentielles majeures qui surprennent et désemparent parfois l’entourage. 
Parfois aussi, le chamane s’avère incompétent, mal formé ou à la recherche d’un profit personnel. Certains demanderont par exemple de l’argent alors que la personne est toujours sous l’effet de la «préparation végétale».
L’Académie royale de Médecine de Belgique 
a émis un avis en août 2012. Elle y souligne la toxicité potentielle des préparations (ayahuasca ou iboga), déplore leur utilisation en dehors d’un contexte médical strict et suggère que des mesures soient prises sur le plan législatif.

En Belgique, aucune décision de justice n’a encore été rendue, à la différence du Brésil où, en 1992, la consommation d’ayahuasca a été admise dans un cadre religieux. Aux Pays-Bas, depuis 2001, l’utilisation de l’ayahuasca n’est pas interdite au nom de la liberté religieuse. Aux Etats-Unis, le gouvernement a autorisé en 2010 un groupe religieux à en consommer. Par contre, en France, en 2005 et 2007, l’ayahuasca, l’ibogaïne et la tabernanthe iboga ont été ajoutées à la liste des stupéfiants, amenant une condamnation en 2011. 
Sandrine MATHEN, conseillère au CIAOSN (Belgique), Licenciée en psychologie

Source : Anne-Sophie LECOMTE, L’usage de substances psychotropes dans le marché du spirituel, in Annexes du Rapport bisannuel 2009-2010, Centre d’Information et d’Avis sur les Organisations Sectaires Nuisibles (CIAOSN). 

http://www.ciaosn.be/  -  http://www.secunews.be/fr/news.asp?ID=1580

 

 

Attention aux dérives du tourisme initiatique :le nombre de « chamans » explose

OUEST FRANCE 21 novembre 2012. Août 2012, un touriste américain décède en Amérique du Sud à la suite d'une absorption d'ayahuasca, une plante hallucinogène. En 2011, même sort pour une touriste française au Pérou, toujours dans le cadre d'expériences chamaniques.

Pour la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), le constat est sévère. Dès 2010, dans son rapport annuel, la mission interministérielle alertait : « On constate un développement accéléré en Occident de propositions s'inspirant de traditions chamaniques... Des expériences parfois dévastatrices pour des gens fragiles et non préparés, même s'ils sont en bonne santé. »

Éric Grange, fondateur de l'agence Oasis, leader français du voyage initiatique et spirituel, assure que « l'expérience chamanique, ce ne sont pas que les plantes hallucinogènes. Mais on n'empêchera jamais les charlatans de faire croire qu'une plume dans les oreilles, un soir de pleine lune avec une consommation de psychotropes, à 100 € la séance, fera l'affaire ! »

Mieux vaut être tenté par les bains de vapeur, les méditations devant un crâne de cristal et les « hauts lieux vibratoires » pour adhérer au voyage que l'agence propose en février au Mexique. Mais le voyagiste ne promet pas explicitement d'expérience de transe.

Corine Sombrun, baignée depuis dix ans dans la culture chamanique mongole, insiste : « Comprendre le chamanisme prend du temps. Ça ne se saisit pas en un voyage et pas avec n'importe qui. En Mongolie, en quelques années, de trente chamans on est passé à plus de trois cents ! Certains ont compris le filon. »